mardi 26 juin 2012

"Je suis prêt à me confronter à tout autre syndicaliste qui tient une position différente"

 
 
 
Dans une longue interview accordée au quotidien régional Sud Ouest, François Chérèque a fait le point les premières annonces gouvernementales en attendant la conférence sociale des 9 et 10 juillet.
Comment va la CFDT aujourd'hui ?
François Chérèque. Cela fait six ans que le nombre d'adhérents progresse, et nous avons dépassé les 860 000. Pour nous, c'est un record historique.
Contrairement à la CGT, vous n'avez pas donné de consigne de vote à la présidentielle. Cela a-t-il été bien perçu ?
Très bien, et aujourd'hui nous nous en portons encore mieux. Nous avons gardé toute notre autonomie de pensée et de décision face au gouvernement qui vient d'être élu. Quand on sait les difficultés de notre pays et les décisions difficiles qui risquent d'être prises dans l'avenir, autant ne pas être jugés comme les soutiens du gouvernement.
Vous avez pourtant pris soin d'approuver publiquement ses premières décisions ?
Pour le moment, cela va dans le bon sens. Sur la retraite à 60 ans pour les carrières longues, c'est la reprise d'un principe qui avait été décidé lors de la réforme Fillon de 2003 et que la CFDT avait été la seule à défendre. Tout le monde s'en félicite aujourd'hui. Quand on a soutenu une mesure de la droite, on ne va pas la critiquer quand c'est la gauche qui change d'avis et la soutient.
Et les 80 000 emplois aidés ?
Dès le premier entretien avec Jean-Marc Ayrault, je lui ai expliqué que la précédente majorité avait quasiment utilisé l'enveloppe prévue pour 2012. En ajouter 80 000, c'est une bonne chose. Ce que l'on souhaite pour la conférence sociale, c'est que l'on accorde des moyens supplémentaires pour Pôle emploi, soit entre 4 000 et 5 000 recrutements, afin de pouvoir suivre correctement tous les chômeurs.
Le gouvernement a décidé d'organiser la conférence sociale des 8 et 9 juillet en sept tables rondes. Vont-elles épuiser le sujet ?
Ces tables rondes portent toutes sur des sujets utiles, mais il y en a deux qui me semblent aussi importants et qui n'ont pourtant pas été retenus : il s'agit de la grande pauvreté et de la réforme de notre système de santé. Le Premier ministre a répondu que ces sujets seraient traités de façon spécifique dans un deuxième temps. Je le regrette parce que la pauvreté, c'est en définitive le problème de l'emploi, du financement de la protection sociale, comme celui de la formation et des salaires.
Qu'en ont dit les autres syndicats ?
J'ai été le seul à le demander, mais quand 8 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté, cela devrait être une revendication unanime des syndicats.
Le gouvernement a fait des efforts de parité… Quelles sont vos revendications dans ce domaine ?
En priorité, nous demandons l'application de la loi dans les entreprises. Les contraintes qui leur sont imposées ne sont pas assez incitatives. Nous demandons qu'on réfléchisse à une nouvelle utilisation des 30 milliards d'aides aux entreprises qui sont concentrées sur les bas salaires.
Que pensez-vous du projet d'interdire les licenciements aux entreprises qui font des bénéfices ?
Une loi dans ce sens est très difficile à mettre en œuvre et peut même se retourner contre les salariés. Une entreprise peut faire des bénéfices un jour et être à la veille de connaître des difficultés financières. Au contraire, c'est quand les entreprises font des bénéfices qu'il faut être très exigeant avec elles pour anticiper les difficultés économiques.
Sur le Smic, vous allez aussi à contre-courant ?
Proposer une augmentation de 20 % du Smic, comme le font d'autres organisations syndicales, c'est faire croire aux salariés qu'ils pourraient obtenir quelque chose d'impossible. Elles le savent très bien, et c'est donc mentir aux salariés. En revanche, trop d'entre eux restent au smic toute leur vie. La demande de ces salariés, c'est d'avoir un déroulement de carrière tel que cette situation évolue. Dans ce domaine aussi, nous voulons réorienter les aides vers les entreprises qui organisent des déroulements de carrière, plutôt que de les concentrer sur les entreprises qui laissent leurs salariés au smic. L'augmentation automatique du smic serait de presque 2 %, le « coup de pouce » sera donc entre 2 et 5 %, tout le monde le sait.
Sur la retraite, il est difficile de fixer l'âge à 60 ans pour tous avec un taux plein…
Si vous le faites, vous défavorisez l'ouvrier qui a commencé à travailler à 16 ans, qui aura cotisé 44 ans, et vous favorisez le cadre qui a commencé à 25 ans et qui n'aura cotisé que 35 ans. En tant que syndicaliste, je veux réduire cette inégalité. Sur ce sujet, je suis prêt à me confronter à tout autre syndicaliste qui tient une position différente. Notre position est la plus juste au sein de notre système par répartition.
Vous aurez des échanges musclés au cours de cette conférence ?
C'est un débat démocratique où tout le monde pourra exprimer ce qu'il souhaite. Aujourd'hui, quand je vois des collègues syndicalistes défendre les carrières longues, je me demande pourquoi ils ne l'ont pas fait plus tôt, au lieu de nous critiquer. En 2003, nous étions en désaccord avec la gauche, puisqu'elle nous a critiqués ; elle a donc évolué. D'autres organisations syndicales l'ont fait aussi, c'est normal.
Propos recueillis par J.-P. D

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