jeudi 12 janvier 2012

"On est dans l'incontinance politique "

 
 
 
 
Dans un long entretien accordé au Nouvel Observateur du 12 janvier 2012, François Chérèque fait le tour des sujets brulants de l'actualité social à une semaine du sommet social.
Qu'attendz-vous du sommet social du 18 janiver ?
D’abord, un rappel : nous avions demandé l’organisation de ce sommet dès le mois d’août, alors que nous pressentions l’aggravation de la crise. Mais personne ne nous a pris au sérieux : le gouvernement était obnubilé par le triple A. Nous avons perdu cinq mois, voire troisans si l’on regarde les mesures sociales prises par l’Allemagne dès 2008 !
Qu’allez- vous demander ?
Des mesures pour améliorer la situation économique et sociale sur le terrain, en essayant d’évacuer - ce qui sera sans doute difficile - les sujets de campagne électorale. Nous sommes en effet dans l’urgence sociale. La première lame est arrivée en 2008. En 2009, nous avons freiné le chômage par des mesures d’accompagnement. Aujourd’hui, la seconde lame arrive, et nous sommes démunis. Il faut absolument faire un effort supplémentaire sur le chômage partiel, et en simplifier les procédures. En Allemagne, le gouvernement a mis sur ce sujet dix fois plus de moyens que nous. 
Mais c’est ce que veut faire Nicolas Sarkozy…
Alors faisons-le... Nous voulons mettre le paquet sur le chômage partiel et utiliser cette période pour former les gens, plutôt que les mettre au chômage.
Vos autres propositions ?
Il faut renforcer Pôle emploi. Lors de la fusion l’ANPE et l’Unedic, en 2008, l'objectif était d'avoir un conseiller pour 60 demandeurs d’emploi. Aujourd’hui, il y en a un pour 110 ! Par ailleurs, nous demandons de renforcer l'accord interprofessionel sur l'emploi des jeunes en doublant les moyens - aujourd’hui 140 millions  d’euros. Nous souhaitons également doper les contrats aidés financés par l’Etat, qui sont aujourd’hui surtout utilisés comme une gestion statistique du chômage. Enfin, il faut absolument aider les salariés précaires, en particulier dans les petites entreprises, les plus touchées par la crise. Sice sommet ne répond pas à ces demandes, il aura été complètement inutile !
Comment interprétez-vous le retour du projet de TVA sociale ?
Sur la forme, il s’agit d’une tentative d’instrumentalisation électoraliste du sommet social. D’autant que le rythme parlementaire rendra difficile l'adoption rapide d'une telle réforme. Sur le fond, d’abord il faut arrêter de faire croire que nos problèmes de compétitivité sont uniquement causés par le coût du travail ! Nous sommes tombés d’accord dans un diagnostic commun avec le Medef, pour dire qu’ils résultaient surtout d’autres facteurs : défaut d’investissement, de recherche, de formation… Ensuite, nous sommes opposés à une augmentation de la TVA : parce qu’elle touche d’abord les classes moyennes et populaires. Et parce que nous ne savons pas si ces sommes seront affectées à la protection sociale.
Mais êtes-vous hostile à tout transfert de charges sociales ?
Non. On peut effectivement envisager une baisse des cotisations sur le travail, avec un transfert partiel sur la CSG, notamment pour le financement de la politique familiale. Cela serait plus juste, puisque la CSG pèse aussi sur le capital. Autre avantage : on peut choisir qui paie, et décider par exemple d’exonérer les retraités et les chômeurs.
Et si le gouvernement passe en force ?
Cela pose un problème de fond pour la démocratie. De qui se moque-t-on ? Nicolas Sarkozy a annoncé en novembre la mise en place d’un Haut conseil pour le financement de la protection sociale, dont on choisit les membres en ce moment même... Si le gouvernement prend à la hussarde des décisions sur un sujet aussi fondamental, nous ne participerons pas à ce Haut Conseil !                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        
Que pensez-vous de la fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG, que propose le Parti socialiste ?
Nous sommes contre, pour une raison simple : la CSG est un impôt affecté au financement de la protection sociale. Si on n’avait pas ce fléchage, dans les plans de rigueur, ce serait inévitablement la protection sociale qui trinquerait ! Pour nous, le sujet est fondamental : nous nous battrons pour garder la distinction entre CSG et impôt sur le revenu.
Etes-vous favorable à ce que la CSG devienne progressive ?
Pourquoi pas ? Mais il faut regarder le problème de la progressivité de l’impôt plus globalement. Nous souhaitons un système plus redistributif, avec une augmentation du taux marginal de l’impôt sur le revenu. Il faut aussi remettre en cause le quotient familial, qui avantage les couples les plus favorisés : nous préconisons un dégrèvement forfaitaire, dans lequel un enfant apporte le même avantage, quel que soit le revenu de la famille.   
Soutenez-vous les propositions sur la fiscalité des hauts revenus du rapport de Terra Nova, orchestré par Martin Hirsch et Gaby Bonand ?
Tout à fait. On a vu que le principe de modération salariale volontaire pour les dirigeants préconisé par les entreprises ne marchait pas. Il n’y a guère que le Medef pour y croire encore ! 
TVA sociale, éducation… Sarkozy sort des propositions en rafales. Votre stratégie face à cela ?
Cette agitation me rappelle son début de mandat. On est dans l’incontinence politique ! Sans nous laisser entraîner dans la réaction permanente, nous continuerons à faire notre travail de syndicalistes. Nous essayons de trouver des réponses aux problèmes des gens au quotidien. Dans la campagne, nous poserons des questions concrètes à chaque candidat, et nous publierons leurs réponses. Puis nous organiserons, les 9 et 10 mars à Paris, un grand forum avec d’autres organisations de la société civile - Mutualité française, République des idées, France Nature Environnement, UNSA…- pour construire collectivement un pacte national solidaire. 
SeaFrance, Petroplus : les candidats défilent sur les lieux des conflits sociaux. Cela fait-il avancer les choses ?
Pas vraiment… Le syndicaliste que je suis est toujours agacé par ce « tour » des piquets de grève, même si c’est naturel de montrer de la compassion pour les gens en difficulté. Mais on n’attend pas des candidats d’opposition qu’ils se contentent d’interpeler le gouvernement. Nous leur demandons une parole de proposition, pas seulement de dénonciation.
Allez-vous rencontrer François Hollande prochainement ?
Nous avons refusé de participer à ce qui aurait pu ressembler à un « contre sommet social », organisé par le candidat du PS. De la même manière que nous refusons que la droite instrumentalise le sommet du 18 janvier, nous refusons que la gauche le fasse. En revanche, je rencontrerai François Hollande avant son discours programmatique du 22 janvier, pour que nous puissions confronter nos idées. La CFDT rencontrera d’ailleurs tous les candidats qui le demanderont, dans le cadre de la construction de leur programme. A l’exception de l’extrême droite et de l’extrême gauche. 
Vous tenez à cette neutralité?
C’est un acquis pour la CFDT : c’est important pour préserver notre sens critique sur l’action du gouvernement, quel qu’il soit, après les élections. 
Votre jugement sur le début de la campagne présidentielle ?
Elle tarde à aborder les sujets de fond. Le débat auquel on a assisté ces derniers jours, c’est la célébration de Jeanne d’Arc comme symbole de la France, 600 ans après… Soyons sérieux ! Les salariés doutent de la capacité des candidats à agir sur leur situation personnelle, sur leur emploi, sur leur pouvoir d’achat, sur l’avenir de leurs enfants. Et aujourd’hui on parle de tout sauf de cela. Si nous ne revenons pas sur l’essentiel, c’est l’extrême droite qui en profitera. 
Sur quoi faut-il ouvrir le débat ?
Les vrais sujets, aujourd’hui, c’est l’Europe, l’avenir de l’industrie, la compétitivité, la réduction des inégalités… La crise européenne connaît actuellement un répit, mais la question n’est pas réglée. Elle va revenir très rapidement. Les sommets européens à répétition, où l’on fait croire qu’on a sauvé le monde, ajoutent de l’angoisse à l’angoisse. Il faut aller plus loin, avancer sur la capacité de mettre en commun une partie des dettes souveraines en Europe, à travers les euro-obligations. Cela permettrait de lutter contre la spéculation financière, mais aussi de relancer l’économie et d’investir dans les secteurs d’avenir. J’insiste là dessus : même en Allemagne, où l’économie va bien, il y a un important accroissement de la pauvreté. Moins de salariés y sont couverts par une convention collective et il n’y a pas de SMIC, ce qui fait que deux millions de personnes travaillent pour moins de 5 euros de l’heure…
Mais en France, peut-on vraiment relancer la croissance tout en réduisant les déficits publics ?
Oui, fin août, nous en avons fait la démonstration au premier ministre, en insistant sur les dépenses, les niches fiscales importantes, qui peuvent être redistribuées pour plus de justice ou pour réaliser des économies. Regardez les travaux de l’économiste Thomas Piketty : on voit que, dans notre pays, TVA incluse, les classes moyennes paient proportionnellement davantage d’impôts que les plus riches. Mais pour faires les réformes nécessaires, il faut du courage politique. Il ne faut pas trembler devant le premier haut revenu qui menacera de s’expatrier en Suisse !
En France, il n’y a pas de mouvement des Indignés, peu de révolte. Est-ce une forme d’apathie ?
On oublie qu’au début de la crise, en 2009, il y a eu en France de très grosses manifestations. En face, d’immenses promesses ont été faites sur la réforme du système capitaliste. Souvenez-vous du premier discours de Toulon de Nicolas Sarkozy. Peut-être que les gens y ont cru... Je ne crois pas les Français apathiques. Au contraire ; ils vont utiliser les échéances électorales. Si on ne répond pas à leurs angoisses légitimes, leur déception s’exprimera dans les urnes. La tentation de voter pour les extrêmes n’a jamais été aussi forte, en particulier pour l’extrême droite !
En cas de duel Hollande-Le Pen ou Sarkozy-Le Pen, la CFDT donnerait-elle des consignes de vote ?
Nous n’en sommes pas là. La situation de 2002 et celle de 2012 ne sont pas les mêmes. Rétrospectivement, en 2002, la seule erreur que nous ayons faite en appelant à voter Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen, c’est de ne pas avoir au préalable débattu avec lui d’un programme social. Si, malheureusement, cette éventualité se représentait, nous nous demanderions comment peser sur le programme social du candidat démocratique qui resterait au deuxième tour...

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